Neil Datta : « Les organisations anti-IVG deviennent internationales »

Par
Publié le 09/02/2024
Article réservé aux abonnés

À la tête du Forum parlementaire européen pour les droits sexuels et reproductifs, Neil Datta, spécialiste des mouvements anti-IVG, décrit l’évolution des acteurs engagés en Europe contre le droit à l’avortement.

Crédit photo : Ezequiel Scagnetti

LE QUOTIDIEN : Qui conteste le droit à l’IVG en Europe ?

NEIL DATTA : De nouvelles organisations, sur le modèle de lobbies américains chrétiens, ont émergé depuis une quinzaine d’années en Europe. Ce sont des ONG, des think-tanks, souvent d’inspiration religieuse, mais avec un discours laïc. Ils ne mettent pas en avant leurs convictions religieuses. Ces acteurs, bien identifiés, sont professionnalisés. Ils ont développé des plaidoyers et rédigent des projets de loi et des amendements portés ensuite par leurs alliés politiques au sein des Parlements. Ils sont représentés jusque devant les Nations unies ! Aux petits groupes nationaux se sont substituées des organisations européennes et même internationales qui échangent idées, expériences et stratégies.

Ces acteurs ont élargi leurs champs d’action. Des mouvements « pro-vie » d’hier, on est passé à des organisations « anti-genre » qui s’attaquent aussi à la santé sexuelle et reproductive, aux droits des LGBT, à l’interventionnisme dans l’éducation des enfants…

Quelles sont les stratégies de ces mouvements ?

N. D. : Plusieurs manœuvres ont été tentées avec des succès variables. Sur le droit à l’IVG, une contestation frontale a été menée avec des projets de loi pour restreindre l’accès à l’avortement, comme ce fut le cas en Pologne en 2016 où un projet de loi a poussé des millions de femmes dans les rues de Varsovie. Leur mobilisation prend aussi la forme de pétitions, de demandes de référendums ou d’initiatives citoyennes, aboutissant à des restrictions constitutionnelles contre le mariage pour tous en Croatie par exemple.

L’approche devient plus subtile. L’extrême droite s’est par exemple saisie bien avant les autres de la question démographique et de la baisse de la natalité. Le débat est légitime, mais la seule réponse apportée est la restriction de l’accès à l’IVG, la promotion des mariages traditionnels contre le mariage pour tous, etc.

La liberté religieuse est-elle un argument ?

N. D. : C’est un autre angle adopté. La Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH) a récemment eu à statuer sur le cas d’une Suédoise, chrétienne, sage-femme refusant de pratiquer l’IVG et se disant victime de discrimination fondée sur sa religion dans l’accès à l’emploi. En Suède, il n’existe pas d’objection de conscience en gynécologie. Le droit suédois estime que l’entrée dans cette profession implique la pratique de l’IVG. Ça fait partie du job, il ne peut donc y avoir de discrimination religieuse. Avec l’appui de groupes anti-genre américains spécialisés dans les contentieux juridiques, l’affaire a été portée devant la CEDH. Le cas a été perdu, mais il illustre une tentative juridique pour établir la liberté religieuse comme un droit plus fondamental que les autres.

Quels relais politiques ?

N. D. : Les alliés historiques issus de la droite traditionnelle du parti populaire européen, dont une frange démocrate-chrétienne suit la doctrine de l’Église catholique, ne sont pas suffisamment ambitieux au goût des mouvements anti-genre : s’ils ont bloqué certaines avancées, ces partis n’étaient pas prêts à revenir sur les droits acquis.

Les acteurs anti-genre ont changé d’interlocuteur et dialoguent avec l’extrême droite comme en Espagne, en Allemagne, en Italie, en Suède, aux Pays-Bas… La droite européenne, qui voit la montée de l’extrême droite, peut alors être tentée de récupérer certaines idées.

Propos recueillis par Elsa Bellanger

Source : Le Quotidien du Médecin